Une culture de vallées, cinq drapeaux
Les Alpes se moquent des frontières. Le même arc de montagnes se partage entre la Suisse, l'Autriche et son Tyrol, la Bavière, la Savoie et le nord de l'Italie, mais d'un versant à l'autre on garde les mêmes gestes : mener les bêtes à l'alpage l'été, les redescendre l'automne, s'habiller pour le froid et la pente.
Du coup, le costume dit la vallée bien plus que le pays. Un œil exercé place un habit à quelques bourgs près, à la coupe du gilet, à la couleur d'un passepoil, à la façon de nouer un tablier. La montagne fait l'unité, le clocher fait la nuance.
C'est un vestiaire de gens qui travaillent dehors et durent. On répare, on transmet, on ressort les belles pièces pour les jours qui comptent. Rien ici n'est pensé pour une saison.

Le loden, une armure souple
Avant la coupe, il y a l'étoffe, et l'étoffe alpine porte un nom : le loden. Une laine tissée lâche, puis foulée à l'eau chaude jusqu'à ce que les fibres se ferment, et enfin grattée. Le résultat est dense, chaud, et repousse la pluie fine sans être imperméable au point d'étouffer.
C'est le drap du chasseur, du berger, du marcheur. Il prend la bruine, sèche, se reprise à l'endroit usé et repart pour dix ans. Les Autrichiens en ont fait des manteaux à col droit qu'on reconnaît de loin, souvent dans ce vert sombre qui se fond dans le sapin.
Comme le tweed anglais, le loden dit une chose simple : une bonne laine, bien travaillée, vaut mieux qu'une doublure high-tech qu'on jette au premier accroc. C'est exactement l'idée qu'on défend.

Dirndl et lederhose
Les deux pièces que le monde connaît viennent de là. La lederhose d'abord, la culotte de cuir bavaroise et tyrolienne, taillée dans une peau si solide qu'elle se transmet de père en fils et se patine sans jamais s'user. Un vêtement de travail devenu habit de fête.
Le dirndl ensuite, cette robe de femme à corsage lacé, chemisier et grand tablier. La version que l'on connaît doit beaucoup au XIXᵉ siècle citadin : les tenues de servantes des Alpes ont été reprises, codées, puis remises à la mode par la bourgeoisie en villégiature.
Une convention amuse les visiteurs : le nœud du tablier. Noué à gauche, la femme est libre ; à droite, elle est prise ; dans le dos, veuve ou serveuse. Vrai dans plusieurs vallées, moins ailleurs, mais l'idée dit bien comment le vêtement parlait à qui savait regarder.

Le vacher d'Appenzell
Le plus beau costume de travail des Alpes est peut-être suisse. Pour mener les vaches à l'alpage, le vacher d'Appenzell revêt sa tenue de fête : gilet rouge, culotte de cuir jaune, bas blancs, et une profusion d'argent que peu de costumes masculins égalent en Europe.
Il porte un seul anneau d'or à l'oreille et, glissée derrière, une petite cuillère d'argent, l'Öhrli, autrefois signe du maître-vacher. Boutons, chaînes, plaques : tout est d'argent, et tout raconte le bétail et l'alpage.
L'ensemble n'a rien d'un déguisement. On le sort les jours de montée et de descente d'alpage, moments qui rythment encore l'année dans ces vallées. Le costume suit le troupeau, pas le calendrier des fêtes.

Le bétail gravé et brodé
Regardez de près les bretelles de cuir du vacher : sur une plaque de laiton court une procession de vaches, de chèvres et de bergers, repoussée au marteau, exactement la scène que le costume célèbre. Le vêtement se met en abyme, il porte sur lui l'image de ce qu'il sert.
Le bétail est partout dans l'ornement alpin, gravé sur le métal, brodé sur le drap, peint sur les seaux à lait. Dans une économie qui vit de la vache, l'animal devient le motif central, comme le renne chez les Sami ou la mer chez les tricoteuses d'Aran.
L'Appenzell est aussi célèbre pour sa broderie blanche, d'une finesse extrême, longtemps ouvrage de tout un pays. Le luxe, ici, tient dans le détail du fil autant que dans l'argent.

L'edelweiss, fleur devenue emblème
Une petite fleur blanche et feutrée pousse tout en haut, sur les rochers difficiles : l'edelweiss. Longtemps, aller la cueillir pour l'offrir passait pour une preuve de courage, tant elle pousse loin et haut.
De là, elle est devenue le symbole des Alpes tout entières. On l'a brodée sur les cols, frappée sur les boutons, adoptée par les troupes de montagne autrichiennes, allemandes et italiennes, chantée jusqu'à Hollywood. À force, elle a viré au cliché.
Reste la fleur elle-même, vraie, rare, adaptée à un milieu rude, couverte d'un duvet qui la protège du gel et du soleil. Une leçon de sobriété alpine : ce qui dure là-haut est ce qui sait se protéger sans en faire trop.


