Un pays sans costume, ou presque
Cherchez le costume folklorique anglais et vous resterez sur votre faim. Là où la Bretagne ou la Norvège ont gardé des tenues de pays entières, l'Angleterre a industrialisé tôt, vidé ses campagnes vers les villes, et laissé filer l'habit paysan avant même qu'on songe à le noter.
Ce qui reste tient en peu de choses : la blouse des laboureurs, quelques coiffes de comté, et surtout le drap. Car si l'Anglais a une identité vestimentaire, elle n'est pas dans une silhouette de fête, elle est dans l'étoffe elle-même. Le pays des moutons est aussi celui des tisserands et des tailleurs.
C'est peut-être pour ça que l'apport anglais a fait le tour du monde quand tant de costumes régionaux sont restés au village. Un tweed, un carreau, une coupe de veste voyagent mieux qu'une coiffe.

La blouse des champs
Le vrai vêtement populaire anglais, c'est la blouse, le smock-frock. Une grande chemise de toile de lin ou de coton écru, ample, que portaient bergers, charretiers et laboureurs par-dessus le reste, du XVIIIᵉ au début du XXᵉ siècle.
Son ornement a donné un mot à la langue anglaise. Sur la poitrine et aux poignets, on fronçait le tissu et on le fixait par une broderie en nid d'abeille, le smocking. Joli, mais surtout élastique : avant le caoutchouc, ces fronces laissaient le vêtement s'étirer sur les épaules au travail. Le beau naissait d'un problème de mécanique.
On a longtemps voulu y lire un code, tel motif pour tel métier ou tel comté. C'est comme pour le pull d'Aran : joliment raconté, mais largement reconstruit après coup. La blouse variait surtout selon la main qui la brodait.

Le tweed, l'habit de la campagne
Passé le champ, la vraie fierté anglaise est le tweed. Une laine cardée, tissée lâche et un peu rêche, faite pour la pluie fine, les haies et la marche. On la teint de bruyère, de tourbe et de fougère, ces couleurs qui disparaissent dans le paysage quand on chasse.
Deux laines se croisent ici. La cardée, gonflante et floue, donne le tweed de campagne. La peignée, le worsted, aux fibres longues couchées dans le même sens, donne un drap lisse et net, celui du costume de ville. Rugueux dehors, lisse dedans : deux mondes tirés du même mouton.
Le chevron, ce V répété qu'on appelle herringbone, arête de hareng, est le tissage roi de ces tweeds. On le reconnaît d'un mètre, on le garde vingt ans, et il vieillit mieux qu'il ne se démode.

Les carreaux qui ont fait le tour du monde
L'autre héritage, ce sont les carreaux. Le pied-de-poule d'abord, ce petit damier aux dents cassées, en anglais houndstooth, dent-de-chien. Puis le Prince-de-Galles, un grand carreau discret né sur un domaine écossais, le Glenurquhart, et lancé par deux princes de Galles férus d'élégance de campagne.
Plusieurs de ces motifs viennent d'Écosse, tissés par des bergers avant d'habiller des lords. L'apport anglais tient surtout au tailleur : il les a sortis du domaine de chasse pour en faire un langage mondial du costume.
Aujourd'hui, un pied-de-poule ou un Prince-de-Galles se lit partout, de Tokyo à Milan, sans que grand monde pense encore aux collines où ils sont nés. C'est le sort des bons motifs : ils s'émancipent.

De la campagne au tailleur
Ces étoffes ont trouvé leur forme dans la veste. La veste de tweed du gentilhomme campagnard, avec ses poches à rabat et ses coudes renforcés, est l'ancêtre directe de la veste que porte aujourd'hui la moitié de la planète.
Le grand basculement s'est joué à Londres, vers 1800. Contre le clinquant des habits de cour, un certain Beau Brummell impose la laine sombre, la coupe juste, le linge net. Savile Row en fera un métier. Le costume moderne, sobre et ajusté, sort de là.
L'Angleterre a peu de costume régional spectaculaire ; elle a pourtant donné au monde son vêtement le plus universel. Une revanche discrète du drapier sur le brodeur.

L'élégance de l'usage
Reste une manière d'être, plus qu'un costume. L'idéal anglais du bien-vêtu tient dans la retenue : rien de neuf qui brille, tout un peu porté. Un tweed s'apprécie une fois qu'il a pris la pluie et le soleil, comme un bon cuir.
C'est un goût du solide et du discret qui parle directement à ce qu'on cherche ici. Une pièce juste, une matière franche, faite pour vingt ans plutôt que pour une saison. Le contraire du vêtement qu'on remplace.
L'Angleterre nous rappelle qu'une tradition vestimentaire n'a pas besoin de coiffe ni de broderie pour exister. Parfois, elle tient tout entière dans la qualité d'un drap et la façon de le porter.

