Des îles où le vent décide
L'arc part de l'Irlande, monte vers les Hébrides et l'Écosse, saute la mer d'Irlande jusqu'à l'île de Man, puis redescend sur le pays de Galles et la Bretagne. Si on appelle ces terres « celtiques », c'est surtout à cause des langues qu'on y parle encore : le gaélique, le gallois, le breton. Pour le reste, elles se ressemblent moins par le sang que par un voisin commun, l'Atlantique.
Le climat fait le plus gros du travail. Il pleut souvent, le vent ne prévient pas, et une laine mouillée doit tenir chaud quand même. On s'habillait pour rester dehors des heures, pas pour se montrer. D'où des coupes larges, une laine épaisse, et ce goût du solide qui passe avant le joli.
Ce qui ne veut pas dire qu'on ne s'y parait jamais. Les jours de fête, le même monde sortait des costumes couverts de broderies. Mais le fond, c'est une garde-robe qu'on répare, qu'on retourne, qu'on transmet. Cette façon de traiter un vêtement comme un outil qu'on garde, c'est précisément ce qu'on est allé chercher.

Le tartan, une carte tissée
Un tartan, c'est d'abord une recette. Une série de bandes colorées, dans un ordre et des largeurs précis, forme ce qu'on appelle le sett. On le répète à l'identique en longueur et en largeur. Quand les fils se croisent, là où deux couleurs se superposent apparaît une troisième teinte, plus sombre, et cette diagonale qu'on reconnaît de loin. Décalez une bande, vous tenez un autre motif, un autre nom.
L'idée que chaque clan possède « son » tartan est plus récente qu'on ne le croit. Après 1746, le costume des Highlands est interdit une trentaine d'années. Quand George IV vient à Édimbourg en 1822, dans une mise en scène signée Walter Scott, on ressort le tartan comme drapeau. Les fabricants en profitent pour coller un motif sur chaque nom de famille.
Le geste de départ n'a pourtant rien de mondain. On teignait la laine avec ce qui poussait là, bruyère, garance ou lichen. On comptait les fils, on répétait l'ordre. Porter un tartan, c'était porter le travail d'un endroit autant qu'un blason.

Aran, la maille qui raconte
Sur les trois îles d'Aran, au large de Galway, tricoter est une affaire d'épaisseur. On y montait des laines lourdes, parfois à peine dégraissées, parce que la lanoline qui reste dans le fil repousse un peu l'eau. Serrées en points denses, elles coupent l'humidité mieux qu'un drap tissé.
Les motifs se lisent comme un bord de mer. Les torsades rappellent les cordages, les losanges les mailles des filets et les petits enclos de pierre, les nids d'abeille le travail de la ruche. Rien n'est là seulement pour faire joli : chaque relief ajoute de la matière, et donc de la chaleur.
Reste la fameuse histoire du point propre à chaque famille, qui aurait servi à reconnaître un noyé. Elle vient surtout d'une pièce de Synge et du commerce touristique ; le tricot d'Aran, tel qu'on le connaît, ne remonte guère avant 1900. La légende a quand même raison sur un point : ici, un pull se lit avant de se porter.

La Bretagne et l'art des coiffes
En descendant vers le sud de l'arc, on tombe sur la Bretagne, qui a poussé le costume à un raffinement qu'on trouve peu ailleurs. Chaque « pays », parfois quelques communes à peine, avait le sien : on le reconnaissait à la coupe du gilet, à la broderie, et surtout à la coiffe. Au pays bigouden, celle-ci n'a cessé de monter au fil du XXᵉ siècle, jusqu'à cette haute tour de dentelle qu'on porte bien droite.
Autour de Quimper, la broderie glazig couvrait gilets d'hommes et corsages de volutes orange et bleu sur fond sombre. Ailleurs, c'était le velours, le ruban de satin, la dentelle au point compté. Ce que vous portiez disait votre pays, votre âge, si vous étiez en fête ou en deuil. Tout le monde savait lire ces signes.
Après 1918, ces costumes reculent sans tout à fait disparaître. On les garde, on les ressort, on les collectionne. Ils rappellent qu'à la lisière celtique, la sobriété de tous les jours pouvait, le dimanche, virer à une splendeur réglée au millimètre.

Galles, Man et la laine du quotidien
Au pays de Galles, deux pièces tiennent lieu d'emblème : le grand chapeau haut de forme des femmes, fixé au XIXᵉ siècle, et le châle de laine dans lequel on portait aussi bien le froid que l'enfant. La flanelle galloise, tissée dans de petites filatures de vallée, servait pour le travail comme pour le dimanche.
Ailleurs sur ces côtes, c'est la même logique. Une laine du coin, cardée et filée près du troupeau, montée en pièces qui durent. Regardez les losanges des bas de Man, les carreaux discrets des flanelles, les rayures des jupons : la couleur reste économe, tirée de ce que la terre veut bien donner.
C'est un habillement de gens qui travaillent dehors, et sa beauté tient à la justesse plutôt qu'au luxe : la bonne épaisseur, la bonne coupe, la reprise qu'on ne voit pas. Une élégance de nécessité, loin de la mode, et pourtant très actuelle.

Peu de coutures, beaucoup de laine
Si l'on remonte plus haut, on retrouve une économie de moyens frappante. Le vêtement gaélique médiéval tenait en deux pièces : le léine, longue chemise de lin, et le brat, un grand rectangle de laine qu'on drapait et sous lequel on dormait. Peu de couture, peu de découpe. Un tissu, un corps, et un geste pour l'ajuster.
Ce geste, c'était la broche. La fibule pénannulaire, un anneau ouvert traversé d'une longue épingle, est sans doute l'objet celtique par excellence. Certaines, comme la broche de Tara, en argent doré, filigrane et ambre, comptent parmi les plus belles pièces d'orfèvrerie du haut Moyen Âge en Europe. Un simple fermoir de manteau devenu bijou de prestige.
De cette broche au pull d'Aran, la même idée court : faire beaucoup avec une bonne laine et un geste sûr, et mettre le soin là où il se voit vraiment. On travaille dans le même esprit. Une seule pièce, une bonne matière, et l'envie qu'elle dure.






