Le carrefour de l'Europe
Il n'y a pas de région d'Europe où plus de mondes se sont croisés que les Balkans. Rome, puis Byzance et son faste chrétien d'Orient, puis cinq siècles d'Empire ottoman, ont déposé chacun leur couche sur le vêtement. On lit toute cette histoire sur un costume de fête.
L'Empire ottoman, surtout, a laissé des traces profondes : les pantalons bouffants, les šalvari, les gilets sans manches couverts de galons et de soutache, les larges ceintures, un temps le fez. On retrouve ces pièces de la Serbie à la Grèce, portées par des chrétiens comme un fond commun, bien après le départ des Turcs.
Résultat, pas de costume balkanique unique, mais une famille de tenues qui se ressemblent par-dessus les frontières et les religions. La même broderie géométrique, les mêmes gilets brodés, courent d'un pays à l'autre comme un air de famille tenace.

La fustanella et l'evzone
La Grèce a un vêtement d'homme unique en Europe : la fustanella, une jupe de coton blanc à d'innombrables plis, portée avec des bas blancs et des souliers à gros pompons, les tsarouchia. On raconte que ses quatre cents plis rappellent les quatre cents ans d'occupation ottomane. C'est joli à dire, sûrement inventé après coup, mais ça dit bien ce que ce vêtement signifie.
Car la fustanella était l'habit des klephtes, ces montagnards insoumis qui ont mené la guerre d'indépendance grecque. De vêtement de combattants, elle est devenue un symbole national, adopté même par le premier roi de Grèce pour sa cour.
Aujourd'hui, ce sont les evzones, la garde présidentielle, qui la portent devant le tombeau du Soldat inconnu, à Athènes. Chaque pli, chaque pompon a sa règle. Un costume de bergers rebelles monté en garde d'honneur.

L'ie roumaine, la blouse brodée
Côté roumain, la pièce reine est l'ie, la blouse de lin ou de coton brodée. Sa signature, c'est l'altiță, un large panneau de broderie qui couvre le haut de la manche et l'épaule, puis se prolonge en rangées jusqu'au poignet. Les motifs, géométriques ou floraux, changent de région en région.
Cette blouse a séduit bien au-delà des villages. La reine Marie de Roumanie la portait ; Matisse en a fait un tableau célèbre, La Blouse roumaine ; et l'UNESCO a inscrit son savoir-faire au patrimoine de l'humanité. Rare destin pour une chemise de paysanne.
Surtout, elle est bien vivante. Les Roumaines la ressortent, la cousent encore, la portent sur un jean, et lui consacrent une journée internationale chaque été. Comme la vyshyvanka voisine, l'ie est passée du coffre de la grand-mère à la garde-robe d'aujourd'hui.

Le lin, la laine et la frise
Sous les gilets et les broderies, la structure reste simple et paysanne : une chemise de lin blanc, une jupe ou un tablier de laine, une large ceinture. La laine, écrue ou teinte de sombre, donne le fond ; la broderie et le tissage y jettent la couleur en frises serrées.
Le tablier, surtout, est un morceau de bravoure. Tissé de bandes géométriques éclatantes, il se porte devant, parfois derrière, et concentre le savoir-faire de la maison. En Serbie, en Bulgarie, en Macédoine, on lit une région à son tablier comme ailleurs à sa coiffe.
Par-dessus, l'hiver, vient la peau : le gilet ou le manteau de mouton, porté laine à l'intérieur, souvent brodé sur le cuir. Le même vêtement de berger qu'on croise dans les Carpates et jusque chez les Sami, adapté au froid des montagnes.

Les opinci, chaussés de cuir
Aux pieds, une chaussure court des Carpates à la mer Égée : l'opincă, ou opanak selon le pays. Un simple morceau de cuir cru, plissé et cousu aux dimensions du pied, à la pointe souvent recourbée, tenu par de longues lanières croisées sur la jambe par-dessus des chaussettes de laine.
C'est la chaussure du paysan par excellence, faite à la maison, réparable, sans une couture de trop. On la garnissait de foin ou de laine pour l'hiver. Rien de plus économe, rien de mieux adapté à la boue des chemins et aux pierres de la montagne.
On retrouve là ce qu'on a vu partout dans ce carnet : la bonne réponse, en matière franche, à un problème concret. De l'espadrille basque au sabot hollandais, du kierpce carpathique à l'opincă balkanique, l'Europe pauvre s'est chaussée d'à peu près rien, avec beaucoup d'intelligence.

Une mosaïque encore dansée
S'il y a une région d'Europe où le costume traditionnel refuse de mourir, ce sont bien les Balkans. Pas tant dans la rue de tous les jours que dans la danse : la horă roumaine, le horo bulgare, le kolo serbe rassemblent encore, aux fêtes et aux mariages, des rondes entières en costume.
Chaque village, chaque diaspora entretient son ensemble, ses costumes, ses pas. On y transmet aux enfants non pas une relique de musée, mais une manière d'être ensemble, chevilles liées dans la même ronde. Le vêtement suit la musique, et la musique ne s'arrête pas.
C'est sur cette image qu'on referme le tour d'Europe : non pas des costumes sous vitrine, mais des gens qui les portent, les cousent et les dansent encore. C'est exactement ce qu'on souhaite à ce qu'on fabrique. Des pièces qui durent parce qu'elles servent, et qu'on a envie de transmettre.

