Une frontière qui n'en est pas une
Le Pays basque tient sur les deux versants des Pyrénées occidentales, trois provinces côté français, quatre côté espagnol, sans jamais s'être vraiment soucié de la ligne tracée entre elles. On y parle une langue qui ne ressemble à aucune autre en Europe, l'euskara, dont personne ne connaît l'origine. Voilà un peuple qui était là avant tout le monde.
Cette ancienneté et cette singularité ont forgé une identité têtue, qui se lit jusque dans les objets du quotidien. Le lauburu, cette croix aux quatre têtes recourbées, on le retrouve gravé sur les linteaux des maisons, les meubles, les pierres tombales en forme de disque. Un signe partout, comme une signature.
Côté vêtement, pas de costume chargé ni de broderie foisonnante. Le Basque va à l'essentiel : du blanc, du rouge, quelques pièces fortes qu'on reconnaît entre mille. Une sobriété qui, aujourd'hui, sonne étonnamment juste.

Le béret, plus qu'un chapeau
Le béret est devenu, dans l'imaginaire du monde, LE couvre-chef français. C'est un joli malentendu. Le disque de laine foulée qu'on appelle ici txapela est basque et béarnais, et le fameux « béret basque » de série a longtemps été fabriqué à Oloron, en Béarn, pas au Pays basque même. La légende s'arrange comme elle peut.
Reste que chez les Basques, le béret n'est pas un accessoire, c'est un symbole. Au point qu'on couronne d'un immense txapela les champions : le vainqueur d'un tournoi de pelote ou d'un concours de bertsulari, ces poètes qui improvisent en vers, devient un txapeldun, littéralement « celui qui a le béret ».
Porté de tous les jours, décalé sur le côté, il tient chaud, coupe le vent et ne se démode pas. Un vêtement d'une simplicité totale, chargé d'un sens que tout le monde comprend sur place.

L'espadrille de Mauléon
L'autre emblème basque se porte aux pieds : l'espadrille. Une semelle de fibre végétale tressée, chanvre ou jute, et un dessus de toile lacé à la cheville. Fraîche, légère, faite de presque rien, elle chaussait le paysan, le danseur et le joueur de pelote.
Sa capitale, c'est Mauléon, en Soule, la province la plus orientale. Au XIXᵉ siècle, on y fabriquait des millions de paires, et des femmes du Pays basque espagnol, les « hirondelles », passaient la frontière chaque hiver pour venir les coudre. Toute une économie tenait sur cette chaussure de corde.
Rien de plastique là-dedans, rien de synthétique : de la fibre, de la toile, une couture. L'espadrille dit à sa façon ce qu'on essaie de faire, une chose simple, honnête, en bonne matière, et qui a traversé les modes sans se renier.

Le lauburu, roue de soleil
Revenons au lauburu, car il mérite qu'on s'y arrête. Quatre virgules qui tournent autour d'un centre, comme une roue lancée. On y a vu un symbole solaire, un signe de vie, une image du mouvement perpétuel. Il est très ancien, et les Basques se le sont approprié au point d'en faire un emblème national.
On le taille dans la pierre des stèles discoïdales, ces tombes rondes plantées comme des soleils dans les cimetières basques. On le grave sur les coffres, les portes, les manches d'outils. Toujours la même roue, tournant tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre.
C'est un ornement qui se passe de couleur et de matière rare. Un simple tracé, répété, chargé de sens. La preuve qu'un motif fort n'a pas besoin d'être compliqué pour marquer, du tartan écossais à cette roue basque.

Le makila, bâton d'honneur
S'il fallait un objet pour résumer le rapport basque à l'artisanat, ce serait le makila. En apparence, une simple canne de marche en bois de néflier. En vérité, une arme, un bâton d'honneur et une pièce d'orfèvrerie, tout à la fois.
Le décor du bois se grave sur l'arbre vivant, des années avant la coupe, pour que les entailles cicatrisent en relief. La poignée cache une pointe d'acier, le pommeau est d'argent ou de corne, et souvent on y inscrit une devise en basque. On l'offrait aux hôtes de marque, aux vieillards respectés, comme un signe de considération.
Un objet qui demande de la patience, du savoir-faire et du temps long, et qu'on garde toute une vie avant de le transmettre. On ne pouvait pas mieux résumer l'esprit de ce carnet.

Une sobriété bicolore
Le costume de fête basque, celui des danseurs et des courses de la Saint-Jean, tient dans deux couleurs : le blanc et le rouge. Chemise et pantalon blancs, béret, ceinture et foulard rouges, espadrilles aux pieds. Rien de plus, et c'est déjà une allure.
On raconte que les sept rayures du fameux linge basque représentent les sept provinces. C'est une jolie histoire, mais récente et commerciale : à l'origine, ces rayures sur les couvertures à bœufs servaient surtout à distinguer le bétail d'un propriétaire à l'autre. La marque a inventé le symbole après coup.
Peu importe, au fond. Ce qui reste, c'est ce goût du peu et du fort. Deux couleurs, quelques objets bien faits, une identité qu'on porte sans en rajouter. Une élégance de rouge et de blanc, franche comme une poignée de main.
