Entre le golfe et la mer
Deux familles de peuples se partagent ce coin de l'Europe, et elles ne parlent pas du tout la même langue. Au nord, les Finlandais, les Estoniens et les Caréliens, cousins par le finnois. Au sud, les Lettons et les Lituaniens, seuls survivants des langues baltes. Rien à voir entre les deux, sinon la mer, le froid et une même façon de s'habiller.
Car par-dessus les langues, un fonds commun tient : le lin blanc, la laine teinte de rouge, l'ambre ramassé sur la plage et surtout cette géométrie anguleuse qu'on retrouve du gant finlandais à la ceinture lituanienne. Un air de famille qui doit tout au voisinage et rien au dictionnaire.
Ces costumes ont failli mourir sous les empires successifs, russe, allemand, soviétique. Qu'ils se dansent encore, par milliers, aux grandes fêtes du chant baltes, en dit long sur ce qu'un peuple met dans un vêtement quand on lui interdit le reste.

Une géométrie qui protège
Ici, pas de fleurs ni de courbes. Le motif est anguleux, bâti sur la grille du tissage et du tricot, parce que le fil ne sait aller que tout droit ou en biais. Le losange, la croix, l'étoile à huit branches qu'on appelle Auseklis, l'étoile du matin, forment une petite cosmologie tenue en quelques points.
Ces signes ne sont pas de simples décorations. On les plaçait pour protéger, appeler la fertilité, tenir le mauvais sort à distance. Une jeune Lettone tricotait pour son trousseau des dizaines de paires de mitaines, chacune couverte de signes, presque un vœu par paire.
Le fond reste souvent le lin écru, le fil rouge cerne le col, les poignets, l'ourlet. Là où le corps s'ouvre, l'ornement fait barrière. Le beau et le protecteur, encore une fois, ne font qu'un.

La ceinture qui parle
S'il faut une pièce emblème, c'est la ceinture. En Lettonie, celle de Lielvārde est devenue un symbole national : deux mètres de laine rouge et blanche où défilent des dizaines de signes, tissés dans un ordre précis, du nombril vers le bas.
On a beaucoup rêvé sur cette ceinture, y voyant une écriture secrète, un calendrier, un code oublié. La vérité est plus sobre : c'est une suite de signes traditionnels, superbe et savante, mais qu'on n'a jamais prouvé « lisible » comme un texte. La légende est belle, la ceinture se suffit sans elle.
Partout dans la région, ces bandes tissées ceignent la taille, nouent le manteau, s'offrent en cadeau. Tisser une ceinture, c'était offrir du temps et des vœux en même temps.

Le lin, les rayures et les îles
Le corps du costume, lui, tient au lin et à la laine. Chemise de lin blanc, brodée aux emmanchures, puis par-dessus une jupe de laine, souvent rayée verticalement de couleurs franches. En Estonie, l'île de Muhu porte des tabliers rouges brodés à faire pâlir un jardin ; l'île de Kihnu tisse des jupes rayées dont la couleur dit l'humeur, plus sombre pour le deuil.
Le tablier et la coiffe classaient une femme au premier regard. Fille à marier, on portait la couronne ou la tête nue ; mariée, on couvrait ses cheveux. Le vêtement disait l'âge et l'état civil avant que la bouche ait parlé.
Rien de tout cela n'est mort. Kihnu et sa culture textile sont même inscrites au patrimoine de l'humanité, preuve qu'une jupe rayée bien tenue peut valoir un monument.

L'argent des Seto
À la frontière sud-est de l'Estonie vivent les Seto, un petit peuple à cheval sur la Russie, dont les femmes portent une fortune sur la poitrine. Des plastrons d'argent larges comme une assiette, des colliers de pièces qui tintent au moindre pas, accumulés de génération en génération.
Cet argent n'est pas qu'une parure : c'est la banque de la famille, sa dot, son assurance, portée sur soi les jours de fête. Une femme richement couverte de pièces annonçait, sans un mot, le rang de sa maison.
Les Seto chantent aussi, en polyphonie, un art appelé leelo lui aussi classé au patrimoine mondial. Chez eux, le costume, le bijou et le chant forment un même bloc qu'on n'aurait pas idée de séparer.

L'or de la mer
Reste l'ambre, que la Baltique rejette sur ses plages depuis toujours. Cette résine fossile, chaude au toucher, dorée à contre-jour, se ramasse après les tempêtes. On en fait des colliers depuis la préhistoire, au point qu'on l'a surnommée l'or du Nord.
Porté à même la peau, l'ambre passait pour guérir et protéger autant que pour parer. Un gros collier d'ambre brut, sur une chemise de lin blanc, reste l'image la plus juste de ce vestiaire : une matière franche, tirée du lieu, sans esbroufe.
Lin, laine, argent, ambre : rien ici ne vient de loin. Tout sort de la terre, de la bête ou de la mer d'à côté. C'est cette économie du proche, plus que tel ou tel motif, qui fait l'unité de la Baltique.

