Pas de costume national, une mosaïque de pays
La France n'a pas de costume national, et c'est presque logique. Trop grande, trop variée, industrialisée et centralisée tôt, elle a laissé la mode de Paris avaler ses habits de pays avant beaucoup d'autres. Dès le milieu du XIXᵉ siècle, le costume régional recule partout, plus vite qu'en Bretagne ou dans les Alpes.
Ce qui restait, c'était une mosaïque : chaque pays, parfois chaque canton, avait sa coupe, ses couleurs et surtout sa coiffe. De la Normandie à la Gascogne, du Berry à la Provence, on ne s'habillait pas pareil à cinquante kilomètres de distance.
Alors plutôt qu'un habit unique, la France a laissé une collection de signes. La coiffe de dentelle, le fichu imprimé, le sabot, la blouse de travail. Des pièces plus qu'un ensemble, mais des pièces qui en disent long.

Le Sud imprimé : les indiennes
Si l'on retient une couleur de la France du Sud, c'est celle des indiennes. Ces cotonnades imprimées de fleurs, arrivées d'Inde par le port de Marseille au XVIIᵉ siècle, ont fait un tabac immédiat : légères, lavables, gaies, tout ce que la laine et le lin n'étaient pas.
Elles ont eu tant de succès que le royaume les a interdites pendant plus de soixante-dix ans, pour protéger la laine et la soie. On a continué à les porter en fraude, jusqu'à ce que Marseille et Jouy se mettent à les imprimer elles-mêmes. Les fleurs « de Provence » qu'on croit immémoriales viennent de là.
Fichus, jupons, doublures, courtepointes : l'indienne a coloré tout le Midi. Regardez le corsage rose et la veste bleue à fleurs de la jeune Arlésienne en couverture, c'est déjà de l'indienne, portée avec une élégance de tous les jours.

L'Arlésienne, une élégance codifiée
Il y a une exception à ce recul général, et c'est Arles. Là, le costume féminin ne s'est pas éteint : il s'est fixé. Coiffe de ruban serrée sur un chignon haut, fichu de dentelle croisé sur la poitrine, la fameuse « chapelle », une silhouette droite et fière que tout le monde reconnaît.
Ce n'est pas un hasard. À la fin du XIXᵉ siècle, le poète Frédéric Mistral a mis son prix Nobel dans un musée, le Museon Arlaten, pour sauver ce costume et cette culture. On a codifié les règles, réglé le port de la coiffe selon l'âge, et le costume a traversé le XXᵉ siècle vivant.
Aujourd'hui encore, on élit une reine d'Arles, et des centaines de femmes portent le costume les jours de fête. C'est l'exemple rare d'une tradition qu'on a choisi, en connaissance de cause, de ne pas laisser mourir.

La dentelle, une industrie de femmes
Derrière ces coiffes et ces fichus, il y a un travail immense et longtemps invisible : la dentelle. Dans le Velay, autour du Puy-en-Velay, des vallées entières de femmes ont vécu, du XVIᵉ au XXᵉ siècle, en jetant des fuseaux sur un carreau, du matin au soir.
C'était un vrai métier, souvent le seul revenu d'argent de la maison paysanne. Les dentellières travaillaient dehors l'été, groupées pour se tenir compagnie, les doigts allant plus vite que l'œil ne suit. Un marchand passait ramasser l'ouvrage et le portait à la ville.
On a tendance à voir la dentelle comme un luxe frivole. Pour ces femmes, c'était du pain, gagné à un travail patient qui abîmait les yeux avant la quarantaine. Le joli, ici, avait un coût qu'on oublie.

La guipure et le fil compté
La dentelle du Puy a ses points, ses réseaux, ses noms. La guipure, plus dense et plus graphique, s'est vendue dans toute l'Europe et jusqu'en Amérique. Chaque bassin avait sa spécialité, comme chaque vignoble son cépage.
Ce qui frappe, c'est la logique du peu de matière et du beaucoup de temps. Un fil, un carreau piqué d'épingles, des fuseaux de bois, et des heures. À partir de presque rien, on tirait une chose légère et précieuse. L'exact inverse d'un vêtement de masse.
Cette économie du geste patient, on la retrouve partout dans ce carnet, du tricot d'Aran à la broderie sami. La France du fil en est une des grandes pages.

Le boutis et l'élégance de terroir
Descendons une dernière fois vers la Provence, pour le boutis. Deux épaisseurs de toile blanche, un dessin tracé, et un cordon glissé entre les deux couches pour faire saillir le motif en relief. Tout en blanc sur blanc, sans une couleur, juste le jeu de l'ombre sur le piqué.
On en faisait des couvre-lits, des jupons, des pièces de trousseau qu'une mère commençait à la naissance d'une fille. Un travail de patience, encore, où le luxe tient dans le relief d'un fil plutôt que dans l'or ou la soie.
Voilà peut-être le fil de toute cette France cousue : pas de costume unique, mais partout la même idée. Faire beau avec peu, mettre le temps où il se voit, et transmettre des pièces qu'on garde. Une élégance de terroir, discrète et tenace.

