Le Nord net et sobre
Sur la grande plaine qui va des Pays-Bas à l'Allemagne du Nord, le costume s'est fait à l'image du pays : plat, propre, sans esbroufe. La Réforme est passée par là, et avec elle un goût du peu de couleur et de la mise irréprochable. On s'habille net plutôt que riche.
C'est aussi la région d'Europe où le costume populaire a le plus longtemps survécu, non par folklore mais par conservatisme religieux. Dans des villages hollandais comme Volendam, Marken ou Staphorst, on a porté la coiffe et le tablier jusqu'à hier, parfois encore aujourd'hui chez les plus âgés.
Le paradoxe, c'est que ce vêtement de gens discrets est devenu, coiffe pointue et sabots, l'image que le monde entier se fait de « la Hollande ». Un village pris pour un pays.

La coiffe, carte d'identité
S'il y a une pièce reine ici, c'est la coiffe de dentelle amidonnée. Blanche, empesée jusqu'à tenir toute seule, elle change de forme d'une région à l'autre : ailée à Volendam, en coquille en Zélande, plaquée sur un casque de métal en Frise.
Cette coiffe classait une femme au premier regard : son village, sa religion, si elle était en fête ou en deuil. En Zélande, un détail de la dentelle ou de l'or dessous suffisait à dire catholique ou protestante. Tout un état civil tenait sur une tête.
L'entretien, lui, était un travail à part entière. Laver, amidonner, repasser, plisser au fer : une coiffe demandait des heures. On ne portait pas ça à la légère, et ça se voyait.

L'or discret sous la dentelle
Sobre ne veut pas dire pauvre. Sous la dentelle, la région cache son or. En Frise, les femmes portaient l'oorijzer, une bande de métal cintrée autour de la tête, en or massif chez les plus riches, dont dépassaient deux boutons brillants aux tempes.
En Zélande, ce sont des spirales d'or, les krullen, et de lourds colliers de corail rouge fermés par une plaque d'or. Le nombre de rangs, la taille de l'or, tout se comptait et tout se lisait. On mettait sa fortune sur la tête et au cou, et rien ailleurs.
C'est une élégance qu'on comprend bien ici : peu de pièces, mais justes, et le précieux réservé à un seul endroit. Le contraire du clinquant réparti partout.

Le sabot, pour la terre mouillée
Aux pieds, une seule réponse à un sol gorgé d'eau : le sabot de bois, le klomp. Taillé dans un bloc de peuplier ou de saule encore vert, creusé à la gouge, il isole du froid, ne prend pas l'eau et se remplace pour trois fois rien.
C'était la chaussure de travail par excellence, aux champs comme à l'étable. On en avait une paire de tous les jours, boueuse, et une paire du dimanche, parfois peinte de fleurs ou sculptée pour un mariage.
Rien de pittoresque là-dedans au départ : juste la bonne réponse à un problème de terrain, faite avec le bois d'à côté. Que le sabot soit devenu un souvenir de vacances n'enlève rien à sa logique.

La Forêt-Noire et son chapeau à pompons
Toute l'Allemagne n'est pas sobre, heureusement. Dans quelques vallées, le costume a gardé de la couleur, et l'un d'eux est devenu une image de carte postale : le Bollenhut, ce chapeau de paille surmonté de gros pompons de laine.
Il vient d'un tout petit coin, trois villages de la vallée de la Gutach, en Forêt-Noire. Les pompons sont rouges pour les filles à marier, noirs pour les femmes mariées. Onze boules de laine, cousues à la main, qui pèsent leur poids sur la tête.
Autant le dire franchement : ce chapeau que le monde entier prend pour « le costume allemand » n'est porté, à l'origine, que par une poignée de familles. Ce sont les peintres du XIXᵉ siècle, installés à Gutach, qui l'ont rendu célèbre. Un cliché né d'un pinceau.

Ce qui tient encore
Au sud-est de Berlin, dans les marais du Spreewald, vit un petit peuple slave, les Sorabes, insulaires de langue au milieu de l'Allemagne. Ils ont gardé un costume parmi les plus vivants de la région : jupes superposées, tabliers brodés et une immense coiffe amidonnée nouée en papillon.
On le sort encore pour Pâques, quand les cavaliers en habit noir font le tour des villages, et pour les mariages. Chez les Sorabes comme dans les villages hollandais, le costume ne survit pas au musée mais dans quelques mains qui refusent de lâcher.
C'est peut-être ça, la leçon de cette plaine : un vêtement sobre, bien fait, tenu propre, dure plus longtemps qu'un costume spectaculaire. Il se transmet parce qu'on peut encore le porter.

