Deux pays, une péninsule
L'Ibérie tient sur elle des siècles empilés : le Romain, le Wisigoth, et surtout sept cents ans de présence arabe qui ont laissé, au sud, un goût de l'ornement et de la soie qu'on ne trouve pas ailleurs en Europe. Puis l'Atlantique et la mer ont fait le reste.
Résultat, la péninsule se lit en deux : un Nord atlantique, celui de la Galice et du Portugal, plus sobre, tourné vers la laine, le lin et l'or filé ; un Sud méditerranéen et andalou, celui de la mantille, du châle et de la robe à volants. Deux climats, deux tempéraments, deux façons de se parer.
Ce Nord-là nous touche de près. Le Portugal est un vieux pays textile, et c'est à Porto, dans cette Ibérie atlantique, que se tricote la cagoule Skadi. On y reviendra.

Le Nord atlantique et l'or filé
Montez vers la Galice et le Minho portugais, et le costume change de ton. Moins de flamboyance, plus de laine et de lin, un air de cousinage avec les pays celtiques d'en face. Mais une splendeur y brille quand même : l'or filigrané.
Autour de Viana do Castelo et de Gondomar, près de Porto, des orfèvres tirent l'or en fils fins comme des cheveux, puis les enroulent en volutes pour composer des cœurs, des croix, des pendants. Le cœur de Viana, ce grand cœur d'or ajouré, est l'emblème de tout un nord portugais. Une paysanne des jours de fête en portait plusieurs, tout l'avoir de la maison sur la poitrine.
C'est cette Ibérie-là, laborieuse et textile, qui fabrique aujourd'hui la cagoule Skadi. Un pays où l'on sait encore filer, tricoter et tisser bien, loin des ateliers de la fast-fashion. On ne l'a pas choisi par hasard.

La mantille et le peigne
Descendons au sud, et c'est la mantille qui règne. Un voile de dentelle noire ou blanche, posé non pas à plat mais dressé sur un haut peigne d'écaille, la peineta, qui le fait retomber en cascade sur les épaules. Une silhouette qu'on ne confond avec aucune autre.
On la porte à la messe, aux processions de la Semaine sainte, aux corridas, aux mariages. La noire pour le deuil et les femmes mariées, la blanche pour les grandes fêtes. Au XIXᵉ siècle, quand la mode de Paris menaçait de tout emporter, la reine Isabelle II a soutenu la mantille comme un drapeau national.
C'est une élégance de tissu et d'ombre, où presque tout se joue dans la transparence de la dentelle et la hauteur du peigne. Rien de tapageur, et pourtant on ne voit qu'elle.

Le châle de Manille
Sur les épaules, l'Andalouse jette le mantón de Manille, un grand châle de soie couvert de fleurs brodées et terminé par de longues franges nouées à la main. Son nom dit son voyage : brodé en Chine, il arrivait par le galion de Manille jusqu'à Séville, à l'autre bout du monde espagnol.
Ce qui était un produit d'importation exotique est devenu, à force, le plus andalou des vêtements. On le porte noué à la taille sur la robe à volants, ou drapé sur les épaules, et les franges dansent au moindre mouvement. La broderie, dense, chargée de pivoines et d'oiseaux, garde son origine chinoise sans que personne n'y pense plus.
Belle leçon, au passage : une tradition n'est pas toujours née sur place. Elle peut venir de loin, s'installer, et devenir plus locale que l'autochtone. Le châle de Manille est chinois de naissance et andalou d'adoption.

La robe à volants et la feria
Il y a un costume espagnol qui, au lieu de mourir, est devenu une mode vivante : la robe de flamenca. On la sort chaque printemps pour la Feria de Séville, et fait rare, elle change tous les ans, longueur des volants, couleurs, pois. Un costume régional qui a gardé un couturier.
Son origine est plus humble et plus récente qu'on ne croit. Ce sont les robes de travail des gitanes, qui accompagnaient leurs maris à la foire au bétail de Séville au XIXᵉ siècle, que les dames ont fini par imiter. De vêtement de pauvres, la robe à volants est montée en habit de fête.
Elle reste vivante pour une raison simple : on la porte encore pour de vrai, et on la retouche chaque année. Beaucoup de costumes dorment au musée ; la flamenca, elle, a gardé un calendrier, des couturières et une piste de danse.

L'espadrille et la matière franche
Sous tout ça, aux pieds, une même chaussure court d'un bout à l'autre de la péninsule et jusqu'aux pays voisins : l'espadrille, l'alpargata. Une semelle de fibre végétale tressée, chanvre, jute ou sparte, et un simple dessus de toile, lacé à la cheville.
C'est la chaussure du pauvre et du paysan, légère, fraîche, faite de ce qui pousse au bord du champ. Rien de plastique, rien de synthétique, juste de la fibre et de la toile. Elle a fini par conquérir le monde entier sans rien perdre de sa simplicité de départ.
L'alpargata résume assez bien ce qu'on cherche : une bonne matière naturelle, un usage clair, pas de superflu. De l'or filigrané de Viana à cette semelle de corde, l'Ibérie sait faire précieux comme elle sait faire juste. Et c'est là, dans cette même exigence, que s'inscrit Skadi.

