Un pays d'extrêmes, pas de costume unique
L'Italie n'existe comme pays que depuis 1861. Avant, c'était une mosaïque de royaumes, de duchés et de républiques qui se tournaient le dos. Autant dire qu'il n'y a pas de costume italien, mais une variété de tenues régionales sans doute plus grande que partout ailleurs en Europe.
D'un bout à l'autre, ce sont des extrêmes. Au nord, l'Italie des villes riches de la Renaissance : la soie de Côme, le velours de Gênes, les brocarts que l'on voit sur les portraits, une élégance de marchands et de banquiers. Au sud et dans les îles, une Italie plus pauvre, plus archaïque, où le costume paysan se charge de laine, de broderie et d'or gardé.
Un mot au passage sur un malentendu. Ce que le monde appelle aujourd'hui « le style italien », celui de Milan et des grandes maisons, n'a rien à voir avec ces costumes de pays. C'est de la haute couture née au XXᵉ siècle. Le vrai vestiaire traditionnel italien est ailleurs, dans les villages.

Burano, l'île de la dentelle
Dans la lagune de Venise, une petite île aux maisons peintes de toutes les couleurs a fait sa fortune sur un fil : Burano. On y pratique la dentelle à l'aiguille, le punto in aria, « point en l'air », où le motif se construit dans le vide, sans support de tissu, à la seule pointe de l'aiguille.
C'était un travail de femmes, transmis de mère en fille, d'une lenteur folle. Une grande pièce pouvait occuper plusieurs mains pendant des années, chacune spécialisée dans un point. La dentelle de Venise a habillé les cours de toute l'Europe, cols et manchettes des rois compris.
L'art a failli disparaître au XIXᵉ siècle avant qu'une école ne le sauve, en 1872. Aujourd'hui, quelques dentellières âgées le tiennent encore. Encore une fois, le précieux tient dans le temps donné plus que dans la matière.

La Sardaigne, un monde à part
S'il y a une région où le costume a non seulement survécu mais gardé toute sa richesse, c'est la Sardaigne. Isolée au milieu de la Méditerranée, l'île a conservé des tenues parmi les plus anciennes et les plus somptueuses d'Europe, différentes d'un village à l'autre.
Chaque paese a son costume, ses couleurs, sa façon de plier le voile et de broder le châle. Une Sarde ne se déplaçait pas sans dire, par sa mise, d'où elle venait et si elle était fille, mariée ou veuve. Le vêtement était une carte d'identité brodée.
Et ça se transmet toujours. Regardez la petite fille en costume à côté de sa mère : à cet âge, on apprend déjà à porter le châle et l'or de sa vallée. La tradition ne dort pas au musée, elle marche encore dans la rue.

Sant'Efisio, mille costumes en un jour
Une fois l'an, le 1er mai, la Sardaigne sort tout entière son armoire. À Cagliari, la procession de Sant'Efisio défile pendant des heures : des milliers de personnes, venues de tous les villages de l'île, chacune dans le costume de son pays.
C'est le plus grand rassemblement de costumes traditionnels d'Europe, et un spectacle de couleurs : les châles de dentelle et de brocart, les jupes plissées, l'or et le corail qui pèsent sur les poitrines. On y lit la géographie de l'île en un après-midi, village après village.
Rien de figé là-dedans. Ces costumes sont portés par des gens qui les possèdent, les entretiennent et les transmettent, pas par des figurants. C'est cette différence-là qui sépare une tradition vivante d'un folklore de carte postale.

Le costume comme blason
Regardé de près, le costume sarde est une accumulation de savoir-faire. Corsage de brocart, chemise de lin plissé, châle brodé de fleurs au fil de soie, et par-dessus tout l'or et le corail : boutons de filigrane, chapelets, broches en forme de fleur de chardon.
Cet or n'était pas qu'une parure. Comme les pièces des femmes seto ou l'argent des vachers d'Appenzell, c'était la dot, l'épargne et le rang de la famille, portés sur soi les jours de fête. Une Sarde richement parée annonçait sans un mot le standing de sa maison.
Le corail, pêché sur les côtes de l'île et travaillé depuis l'Antiquité, ajoutait sa touche rouge sang, réputée porter chance et éloigner le mauvais œil. Le costume tenait à la fois du blason, du coffre-fort et de l'amulette.

Le Sud et la coppola
Descendez vers la Sicile et le sud continental, et le ton change du tout au tout. Ici, le costume masculin est sobre, sombre, sans esbroufe : chemise claire, gilet et pantalon de velours côtelé brun, et sur la tête la coppola, cette casquette plate devenue l'emblème de l'homme du Sud.
Amusant détail : la coppola descend des casquettes de tweed anglaises, adoptées par les propriétaires terriens siciliens au XIXᵉ siècle avant de gagner tout le peuple. Encore un emblème « immémorial » qui s'avère plus récent et plus voyageur qu'on ne croit.
Le Sud a mis sa couleur ailleurs que sur les vêtements de tous les jours : dans les charrettes peintes, les processions, les fêtes de saints. Le costume ordinaire, lui, reste franc et durable, taillé pour le travail et la chaleur. Une autre forme de justesse.

