Tenir le froid, d'abord
Le Nord n'a jamais eu le luxe de choisir entre chaud et beau. On tricotait pour passer l'hiver, le reste venait après. La réponse locale tient en deux fils : on tricote avec deux couleurs à la fois, en laissant courir le fil au repos derrière l'ouvrage. Ça double l'épaisseur et ça enferme une couche d'air, qui fait le vrai travail contre le froid.
On retrouve ce geste du gant norvégien au pull islandais, avec mille variantes. Le motif n'est pas qu'un décor : partout où passent deux fils, la maille est doublée, donc plus chaude. Alors on charge le dessin là où le corps se découvre, aux poignets, sur le dos de la main, autour du cou. Le joli et l'utile tirent dans le même sens.
La laine, on la garde souvent brute. Peu ou pas teinte, encore un peu grasse de sa lanoline, elle repousse l'eau et sent le mouton. Une matière franche, un fil qui a gardé quelque chose de la bête, loin des fibres lisses et sans odeur qu'on file aujourd'hui à la chaîne.

La rose de Selbu
Tout est parti d'une paire de gants. Vers 1857, à Selbu, un village du Trøndelag, une jeune fille du nom de Marit Emstad arrive à l'église avec des mitaines tricotées en noir et blanc, semées d'une grande étoile à huit branches. L'histoire a sans doute été un peu lissée par le temps, mais le motif, lui, a pris. Le village s'y est mis, puis la région, puis le pays.
On l'appelle la rose de Selbu, la selburose. Une étoile à huit pointes, montée maille par maille sur la grille du tricot, qui grossit ou se resserre selon la place qu'on lui laisse. Facile à décrire, longue à réussir : une maille de travers, et l'étoile boite.
De signe de village, elle est devenue signe de tout un nord. On la retrouve sur les gants, les bonnets, les pulls, jusque sur des logos et des pièces commémoratives. C'est cette étoile-là, pas un décor inventé, que reprend la cagoule Skadi. Un emprunt franc à une tradition bien vivante, tricoté cette fois en coton.

Le bunad, sorti pour les grands jours
Montez d'un cran vers le costume habillé et vous tombez sur le bunad. Chaque vallée de Norvège a le sien, avec sa coupe, ses broderies, ses couleurs. À l'œil exercé, un bunad dit d'où l'on vient presque aussi bien qu'un accent.
Méfiez-vous quand même de l'idée d'un costume immuable venu du fond des âges. Le bunad tel qu'on le porte aujourd'hui a été en bonne part reconstruit au début du XXᵉ siècle, à partir de vieux vêtements, de broderies retrouvées et d'un peu d'élan patriotique. Hulda Garborg et Klara Semb ont beaucoup fait pour le remettre sur les épaules des gens.
Ça ne le rend pas faux pour autant. On le sort le 17 mai, jour de la fête nationale, pour les baptêmes et les mariages. On le transmet, on le reprend à sa taille, on l'agrémente de l'argent de famille. Un vêtement qu'on garde toute une vie, souvent plus longtemps qu'une vie. L'exact contraire du jetable.

La lopapeysa, plus jeune qu'elle en a l'air
Le gros pull islandais à empiècement circulaire, la lopapeysa, a tout d'un héritage viking. Il n'en est rien. Il apparaît au milieu du XXᵉ siècle, autour des années 1950, quand l'Islande se cherche un vêtement à la fois national et vendable aux visiteurs. L'objet est récent ; la matière, elle, remonte loin.
Car la laine islandaise est à part. Le mouton de l'île, resté isolé mille ans, donne un poil double : un fin duvet chaud dessous, un poil long et déperlant dessus. Filée sans trop la serrer, elle donne le lopi, ce fil un peu lâche, léger et gonflant, qui tient la chaleur sans peser.
L'empiècement en étoiles ou en flocons qui tourne autour des épaules n'est donc qu'à moitié un ornement. Deux fils, deux couleurs, une double épaisseur juste là où le vent frappe. Et souvent, les teintes ne doivent rien à la teinture : ce sont les gris, les bruns et les crèmes du mouton lui-même.

La Suède et le Danemark en habit de dimanche
Plus au sud, le froid mord moins et le costume respire. En Suède, chaque paroisse ou presque a eu sa folkdräkt : jupe unie ou rayée, corsage lacé, tablier, coiffe. La Dalécarlie, autour de Rättvik et de Leksand, en a gardé les plus vivaces, portés encore à la Saint-Jean quand on danse autour du mât fleuri.
Ces costumes ont bien failli passer à la trappe au XIXᵉ siècle, avant qu'on ne les rassemble et qu'on ne les note, un peu comme les bunads voisins. Le peintre Anders Zorn, enfant du pays, y a mis du sien en habillant ses modèles de Dalécarlie. Sans ce regard-là, la moitié de ces jupes seraient restées au grenier.
Le Danemark, plat et tourné vers la ferme, a laissé des costumes plus sobres : laine sombre, lin, bonnets blancs, une broderie mesurée. Toujours la même logique du Nord agricole. Du solide pour tous les jours, une pièce brodée qu'on ressort pour la fête.

Féroé : la laine pour seul or
Perdues entre l'Écosse et l'Islande, les îles Féroé ont un dicton qui dit tout : la laine est l'or des Féroé. Sur ces cailloux battus par la pluie, où presque rien ne pousse, le mouton fut longtemps la seule richesse et son poil la seule protection.
D'où une tradition de tricot dense, à motifs, cousine de l'islandaise mais avec ses propres dessins et ses carnets de points transmis de main en main. Le pull féroïen a même connu une seconde vie récente, aperçu sur les épaules d'une enquêtrice de série télévisée. Preuve qu'un vêtement de nécessité peut redevenir désirable sans rien renier.
Le costume de fête, lui, joue l'argent sur le drap sombre : corsage lacé de chaînettes, boutons ouvragés, châle sur les épaules. Comme partout dans le Nord, on met le précieux là où il compte, en petite quantité, sur un fond de laine qui doit d'abord tenir chaud.





