Un peuple, quatre États
Le Sápmi ne figure sur aucune carte politique. C'est le pays des Sámi, seul peuple autochtone reconnu de l'Union européenne, et il s'étend sur le haut de la Norvège, de la Suède, de la Finlande et jusqu'à la péninsule de Kola, en Russie. Quatre États, une langue en plusieurs variantes, et un vêtement qui ignore les frontières tracées par d'autres.
Ce vêtement, c'est le gákti. Une tunique de laine, bleue le plus souvent, bordée de rouge, de jaune et de vert. Mais il n'y a pas un gákti, il y en a autant que de vallées. La coupe, les couleurs, la largeur des bandes changent d'une région à l'autre, parfois d'une famille à l'autre. Qui sait lire y voit d'où vous venez, et parfois si vous êtes marié.
Longtemps, l'État a cherché à faire disparaître tout ça : école dans la langue dominante, mépris pour l'élevage nomade. Que le gákti se porte encore, et fièrement, tient un peu de la revanche.

Le gákti et ses bandes
Regardez de près le col, les poignets, le bas d'un gákti : c'est là que tout se joue. Des bandes de drap de couleur, souvent posées à plat puis rebrodées d'un galon tissé, encerclent le corps aux endroits où il s'ouvre. Le fond reste uni, l'ornement se concentre en frises nettes.
Les combinaisons de couleurs ne sont pas libres. Elles renvoient à une aire précise, parfois à un statut. Le rouge domine ici, le bleu là, et un œil du pays reconnaît un gákti de Kautokeino d'un gákti de Karasjok comme on reconnaît deux accents.
Autour de la taille, une ceinture tissée ou cloutée d'étain tient l'ensemble et porte le couteau. Rien de gratuit : chaque pièce a un usage avant d'avoir un sens.

Le renne, tout vient de lui
Difficile de parler du vêtement sami sans parler du renne, car pendant des siècles il a presque tout donné. La peau pour les manteaux d'hiver, la beaska, portée poil dehors contre le blizzard. Le tendon, séché puis fendu, pour coudre. La peau des pattes, dure et lisse, pour les chaussures.
Ces chaussures, à la pointe recourbée, ne se portaient pas avec des chaussettes mais bourrées d'une herbe des marais, le sennegras, qu'on battait pour l'assouplir. L'herbe boit la sueur, on la sort le soir, on la fait sécher, et elle tient les pieds au chaud mieux qu'une laine mouillée.
Rien ne se perdait. Un animal habillait, chaussait, nourrissait et déplaçait une famille. Le vêtement sami est né de cette économie-là, où l'on tire le maximum d'une seule ressource, sans réserve.

L'argent et l'étain
Sur ce fond de laine et de peau, deux métaux mettent la lumière. L'argent d'abord, en larges broches et en colliers. Le risku, disque d'argent ajouré, se porte à la gorge ; il dit la richesse d'une famille, sert de dot et passe pour éloigner le mauvais œil.
L'étain ensuite, filé. On étire le métal en un fil très fin qu'on enroule sur un brin de tendon, puis qu'on brode en spirales serrées sur le cuir et le drap. Cette broderie d'étain, le tinntrådbroderi, couvre les sacs, les cols et les bracelets d'une résille grise qui brille sans crier.
Deux façons d'être précieux : l'argent qu'on affiche, l'étain qu'on coud. L'un et l'autre demandent une patience que le vêtement de tous les jours, lui, ne réclamait pas.

Le bonnet dit d'où l'on vient
Comme le reste, la coiffe se lit. Le plus spectaculaire est le bonnet dit « aux quatre vents » des hommes du Finnmark : quatre pointes de drap bleu montées sur une bande rouge, autrefois rembourrées de duvet. On raconte que les pointes se dressaient selon le vent. C'est joli à dire, sans doute un peu arrangé.
Les femmes ont leurs propres bonnets, rouges le plus souvent, brodés et rubanés, dont la forme change de région en région. Là encore, la coiffe classe : elle situe une personne sur la carte du Sápmi avant même qu'elle ait parlé.
Ces couvre-chefs ont failli devenir des déguisements, vendus aux touristes en versions fausses. Le vrai bonnet, lui, reste un marqueur sérieux, qu'on ne met pas à la légère.

Un artisanat vivant, pas un costume de musée
Tout cela porte un nom : le duodji, l'artisanat sami. Pas un folklore figé mais un savoir-faire qui se transmet, se vend et se protège aujourd'hui par une marque d'authenticité, tant les imitations abondent.
Le gákti se porte encore. On le sort le 6 février, journée nationale sami, pour les mariages, les confirmations, les grands rassemblements. Beaucoup de jeunes le remettent au goût du jour et en font un signe de fierté plutôt qu'un souvenir.
Une chose mérite d'être dite franchement : un gákti n'est pas un costume que n'importe qui enfile pour une soirée. C'est un marqueur d'appartenance, avec ses codes et ses limites. On peut l'admirer sans se l'approprier, et c'est très bien ainsi.



