L'Est se met à fleurir
En glissant de la Baltique vers l'intérieur, le vêtement change de caractère. Fini la géométrie sévère en rouge et blanc : ici, tout se couvre de fleurs. Des roses, des pivoines, des bouquets pleins et colorés envahissent les manches, les gilets, les tabliers, sur un fond de lin ou de laine claire.
La règle est simple : plus on brode, plus c'est la fête. Un vêtement de tous les jours reste sobre, mais l'habit du dimanche ou du mariage disparaît sous les fleurs, à faire pâlir un jardin. La couleur n'est pas timide, elle éclate.
Cette aire déborde des langues. On y trouve des Slaves de l'Ouest, Polonais, Tchèques, Slovaques, mais aussi des Hongrois, qui ne sont pas slaves du tout et parlent une langue venue d'ailleurs. Ce qui les réunit, ce n'est pas le sang, c'est ce goût commun de la fleur cousue.

La Pologne en couleurs : Cracovie
Quand on pense « costume polonais », c'est celui de Cracovie qui vient en tête : la femme au corsage rouge lacé, aux rangs de corail au cou, à la jupe fleurie ; l'homme à la longue capote bleue et au chapeau carré, la rogatywka, planté d'une plume de paon et de rubans.
Ce costume d'une seule région est devenu « le » costume national par un choix très politique. Au XIXᵉ siècle, quand la Pologne rayée de la carte cherchait des symboles, le paysan de Cracovie, réputé fier et combatif, a fini par représenter tout le pays.
Ça n'enlève rien à sa beauté ni à sa vivacité. On le danse encore, le krakowiak au pied, et la jupe tourne dans un tourbillon de rouge, de fleurs et de corail. Un costume de fierté autant que de fête.

Le corset et le ruban
Regardez de plus près le corsage de Cracovie, le gorset. C'est une pièce sans manches, ajustée sur la taille, entièrement couverte de broderie de fleurs, de paillettes et de perles, souvent bordée de petites langues découpées. Une armure de parade.
Autour, tout est signe : les rangs de corail rouge, qui disaient la richesse d'une famille et passaient pour protéger la santé ; les rubans de soie qui pendent dans le dos ; le bouquet de fleurs à la main pour les filles à marier. Un langage que tout le village savait lire.
C'est un art de la superposition et de la couleur assumée, à l'opposé de la sobriété du Nord. Ici, on n'a pas peur d'en mettre. La retenue viendra d'ailleurs ; le charme de cette région, c'est justement l'abondance.

Kalocsa et Matyó : broder le paradis
La Hongrie a fait de la fleur brodée un art à part entière. Deux noms résument tout : Kalocsa, au sud, et Matyó, autour de Mezőkövesd. Leurs broderies, des bouquets de roses et de feuilles d'un rouge, d'un bleu et d'un vert éclatants, comptent parmi les plus célèbres d'Europe.
Fait étonnant, cette explosion de couleurs est assez récente. La broderie de Kalocsa était d'abord blanche sur blanc ; ce n'est qu'à la fin du XIXᵉ et au XXᵉ siècle qu'elle a viré au multicolore, à mesure que les fils teints devenaient abordables. Une tradition « ancestrale » qui a en fait beaucoup évolué.
La broderie Matyó est même inscrite au patrimoine de l'humanité. On raconte, en Hongrie, que ces fleurs représentent le jardin du paradis. Difficile de leur donner tort en les regardant.

Les montagnards des Carpates
Il y a une autre Europe centrale, plus rude, celle des montagnes. Le long des Carpates, de la Pologne à la Roumanie, vit un monde de bergers, les Górale et leurs cousins, qui ont gardé un costume à part, taillé pour la pente et le froid.
L'homme porte des pantalons de gros drap de laine blanche, serrés à la jambe, brodés à la cuisse d'un motif en cœur et en volutes, la parzenica. Par-dessus, un gilet de peau de mouton, un chapeau de feutre, et aux pieds des chaussures de cuir souple, les kierpce. Il ne se déplace pas sans sa canne-hache, la ciupaga.
C'est un vestiaire de pasteurs, fait de laine brute et de peau, cousin de celui des bergers de toute la chaîne. Le même métier, la même montagne, produisent les mêmes réponses, d'un bout à l'autre des Carpates.

Slovaquie et Moravie : le kroj
Poussez vers le sud-ouest, en Slovaquie et en Moravie, et vous tombez sur le kroj, sans doute le costume le plus chargé de toute cette Europe. Manches bouffantes empesées comme des ballons, jupes plissées à la centaine, dentelles, rubans, coiffes montées, et de la broderie partout où il reste de la place.
Chaque village avait le sien, si précis qu'on identifiait le bourg d'origine à un détail de coiffe ou de broderie. Dans certains, l'habit de mariée demandait des journées d'habillage et pesait sur les épaules comme une armure de fleurs.
De la Pologne à la Hongrie, des plaines aux Carpates, c'est finalement la même idée qui court. Faire du vêtement de fête une profusion joyeuse, un débordement de couleur et de fil, aussi loin que possible de la grisaille du quotidien. Une autre manière, éclatante celle-là, de mettre tout son soin dans ce qu'on porte.

