La chemise qui parle
Chez les Slaves de l'Est, tout part d'une chemise de lin blanc, la vyshyvanka. Sur ce fond clair, la broderie se concentre là où le corps s'ouvre : le col, les poignets, le bas des manches, l'ourlet. Ces endroits passaient pour des points faibles, ceux par où le mal pouvait entrer. La broderie faisait barrière.
Les couleurs et les motifs se lisent comme une carte. Le rouge appelle la vie et l'amour, le noir dit la terre et le deuil. En Podolie, on brode du géométrique rouge et noir ; en Poltavie, du blanc sur blanc, presque invisible ; ailleurs, on ajoute des perles. À l'origine, une Ukrainienne savait dire d'un regard d'où venait une chemise.
Chaque point compté, posé fil à fil sur la trame, portait un signe : le soleil, l'étoile, le losange de fertilité, l'arbre de vie. Une chemise brodée, c'était un vœu porté sur soi, pas un simple ornement.

Le linge de mémoire
À côté de la chemise, il y a un autre tissu sacré : le rouchnyk, ce long linge brodé qui n'a rien d'une serviette ordinaire. Il accompagne toute une vie. On y présente le pain et le sel à l'invité, on fait tenir dessus les mariés pendant la cérémonie, on en drape les icônes, on en couvre le cercueil.
Sa broderie, souvent rouge sur blanc, déroule des arbres de vie, des oiseaux affrontés, des étoiles. Chaque signe a un sens transmis de mère en fille. Le rouchnyk ne décore pas la maison : il relie les vivants aux ancêtres, comme un fil rouge tendu à travers les générations.
En Biélorussie, ce même langage rouge et blanc, tout en losanges et en croix, est devenu à ce point une signature qu'on l'a mis sur le drapeau national. Un ornement de lin promu emblème de tout un peuple.

Le vinok et le corail
Sur la tête d'une jeune fille à marier, en Ukraine, s'épanouit le vinok : une couronne de fleurs d'où pendent de longs rubans colorés dans le dos. Chaque couleur de ruban a son sens, et la couronne elle-même disait que celle qui la portait était libre. Une fois mariée, on couvrait ses cheveux.
Autour du cou s'accumulent les rangs de namysto, ces colliers de perles de corail rouge. Comme partout ou presque dans ce carnet, l'or et le corail n'étaient pas qu'une parure : ils disaient la richesse de la famille et passaient pour garder la santé de celle qui les portait.
L'ensemble, chemise brodée, couronne de fleurs et corail, forme une des images les plus reconnaissables d'Europe. Et une des plus vivantes, comme on va le voir.

Le sarafan et le kokochnik
Passez du côté russe, et la silhouette change. La femme porte le sarafan, une robe-chasuble ample sans manches, enfilée par-dessus la chemise de lin. Chez les paysannes, il était de toile simple ; chez les marchandes et les riches, de brocart lourd tissé d'or et de fleurs.
Au-dessus, la pièce reine : le kokochnik. Cette haute coiffe en éventail ou en croissant, montée sur carton et couverte de perles, de fils d'or et parfois de perles d'eau douce, coiffait les femmes mariées. Plus la maison était riche, plus le kokochnik montait haut et brillait.
C'est un faste qui vient de loin, de la Russie des boyards et des tsars, et qui a fasciné toute l'Europe. Les cours et les bals s'en sont emparés, jusqu'aux couturiers du XXᵉ siècle. Peu de coiffes populaires ont connu pareille carrière.

Le châle à fleurs
Il y a une pièce russe que tout le monde connaît sans toujours la nommer : le grand châle de laine à fleurs, celui de Pavlovo Posad, une ville près de Moscou. Sur un fond noir, rouge ou crème, s'épanouissent d'énormes bouquets de roses imprimés, cernés de guirlandes.
Né au XIXᵉ siècle, il n'a jamais cessé d'être fabriqué ni porté. La paysanne comme la citadine s'en couvrait la tête et les épaules, l'hiver, et le porte encore. C'est l'exemple d'un accessoire traditionnel qui a traversé les régimes et les modes sans jamais devenir une pièce de musée.
Chaud, solide, transmissible, décoré sans être criard : ce châle coche à peu près toutes les cases de ce qu'on aime. Un objet de tous les jours qu'on garde des décennies et qu'on passe à sa fille.

Une broderie qui ne meurt pas
De tout ce carnet, la vyshyvanka est peut-être la tradition la plus vivante. Loin d'être reléguée aux fêtes folkloriques, la chemise brodée se porte aujourd'hui au bureau, dans la rue, sur les réseaux. L'Ukraine lui consacre même un jour, le Jour de la vyshyvanka, où l'on vient travailler en chemise brodée.
Depuis les épreuves récentes du pays, ce vêtement a pris une charge nouvelle. Porter sa vyshyvanka, c'est afficher qui l'on est, revendiquer une culture qu'on a cherché à effacer. La broderie de grand-mère est devenue un drapeau qu'on met sur le dos.
Il y a là une leçon qui dépasse l'Ukraine. Un vêtement traditionnel ne survit pas parce qu'on l'enferme dans une vitrine, mais parce que des gens continuent de le porter, de le coudre et de lui donner un sens neuf. C'est tout ce qu'on souhaite, à notre échelle, aux pièces qu'on fabrique.

